26 décembre 1862. Sur 303 Sioux condamnés à mort dans le Minnesota, seuls 38 sont pendus.

 

Réduites à la famine par Washington, les tribus sioux se révoltent, tuant 500 Blancs. Les meneurs sont pendus et les autres exilés.

 

Les Sioux du Minnesota.Les Sioux du Minnesota. © DR

C’est un record digne du Guinness : 38 guerriers sioux pendus simultanément, le 26 décembre 1862. Ce qu’il y a de rageant, c’est que les organisateurs de ce beau spectacle visaient bien plus haut : ils avaient prévu 303 pendaisons. Le record aurait alors été sensationnel ! Si seulement Abraham Lincoln n’avait pas flanché au dernier moment en graciant 265 Indiens, tous condamnés pour avoir participé à une insurrection ayant fait cinq cents morts parmi les fermiers blancs et les soldats du Minnesota et du Dakota.

Reconnaissons néanmoins que la mise en scène de l’exécution des trente-huit condamnés a de la gueule. À neuf heures, le chef marshal Joseph R. Brown prend livraison de sa troupe de « danseurs au bout d’une corde » à la prison de la ville de Mankato, dans le Minnesota. Les soldats lient les mains de chacun d’eux et leur passent une cagoule sur la tête. À titre personnel, le marshal rajouteChristophe Hondelatte, condamné pour crime contre la musique. Les Sioux sont conduits en file, forcément indienne, jusqu’à l’immense échafaud bâti à l’extérieur de la prison. Tout en marchant, ils se mettent à chanter pour se donner du courage.

Les soldats les aident à monter sur l’échafaud et à se placer sur les trente-huit cordes réparties tout autour de la plate-forme. Puis ils leur passent les noeuds coulants autour du cou. Deux cordes inutiles se balancent dans le vent glacé. Plusieurs rangs de soldats entourent l’échafaud. Quelques dizaines de civils se sont rassemblés, la plupart sont des victimes de l’insurrection indienne, ayant perdu un parent, un proche. Certains n’ont absolument plus rien, leur maison étant réduite en cendres. C’est avec joie qu’ils assistent à cette pendaison collective, mais la vision de ces 38 hommes avec la corde au cou impressionne. La foule est calme, pas d’imprécation. Il n’y a pas d’homme saoul, car le commandant de la prison a pris soin d’ordonner la fermeture du seul débit de boisson.

Cadavres alignés

Les trente-huit hommes s’apprêtant à rejoindre leurs ancêtres entonnent le chant de la mort des Dakotas (qui font partie des Sioux) en hurlant des « hi-yi-yi ». Ils se balancent d’avant en arrière, faisant osciller l’échafaud avec eux. Cela prend aux tripes. Même Copé sanglote dans un coin. Le marshal leur donne l’ordre de la fermer. Ils explosent alors en cris discordants. Certains veulent qu’on leur enlève leur capuche, d’autres crient leur nom et celui de leurs amis. « Je suis là ! » Quelques-uns parviennent à desserrer leurs liens pour saisir la main de leur voisin.

À 10 heures, trois roulements de tambour déclenchent le silence. Acteurs et spectateurs partagent la même émotion. Puis les guerriers se remettent à crier. Il est temps de donner le signal de l’exécution. Le marshal fait signe de sectionner la corde qui maintient en place les trente-huit trappes sur lesquelles se trouvent les condamnés. Il en a confié la responsabilité à un homme dont les deux enfants ont été tués par les Sioux. Armé d’un long couteau, il peine à trancher la corde. Enfin, les trappes s’ouvrent. Les trente-huit corps plongent dans le vide, les mains se séparent brutalement, les nuques se brisent. Le silence retombe sur l’échafaud. Une corde rompt sous le poids de son cadavre qui s’écrase sur le sol gelé. Des soldats accourent pour le raccrocher. La foule peut enfin pousser des cris de joie. Vengeance ! À 10 h 10, le dernier Indien est déclaré mort. Les cadavres sont bientôt alignés sur le sol. Une charrette vient les prendre pour les emporter sur la berge de la Blue Earth River où deux grandes fosses ont été creusées au pied des saules. Des missionnaires épiscopaliens, presbytériens et catholiques romains disent une dernière prière. Ces croque-morts de Dieu avaient réussi, la veille, à baptiser tous les Sioux, sauf deux.

Colons blancs

Cette exécution record met fin à la guerre des Sioux, qui commence officiellement le 17 août 1862, quand les hommes partent sur le sentier de la guerre pour chasser de la vallée du Minnesota les envahisseurs. Ce jour-là, ils tuent cinq Blancs. Si la colonisation rampante de leurs terres préoccupe terriblement les Sioux, il y a pire encore ! Leurs familles crèvent de faim, car le gouvernement américain verse avec de plus en plus de retard les annuités dues pour l’achat d’une partie de leur territoire. Les commerçants, qui touchent directement l’argent en leur nom, ne veulent plus leur faire crédit. En vain, les Sioux s’adressent à l’agence indienne pour réclamer leur argent. Au fil des années, la colère gronde sous les tipis. Le président Lincoln leur envoie Montebourg qui promet de nationaliser les commerçants sans que cela les calme. Comme c’est bizarre… Chaque hiver, la famine règne. Lors d’une tentative de conciliation, le représentant des négociants s’exclame à propos des Dakotas : « Aussi longtemps que je serai concerné, affamés qu’ils sont, je leur ferai manger de l’herbe. » Face à ce mur, le conseil des tribus décide de partir sur le sentier de la guerre.

Quatre jours après l’attaque du 17 août, des guerriers sioux prennent d’assaut l’agence américaine de Redwood, tuant 44 Blancs et en capturant dix autres. Le lendemain, encore 16 fermiers sont tués dans la bourgade de New Ulm et aux alentours. La révolte se propage, les Indiens attaquent le fort Ridgely qui parvient à résister. Le 23 août, New Ulm est pillée et brûlée. À nouveau, une centaine de morts et de blessés dans la cité. Environ 2 000 colons blancs s’enfuient pour trouver refuge à Mankato, située à 50 kilomètres de là. Le colonel Sibley est chargé par le gouverneur d’enrôler des volontaires chez les colons pour combattre les Sioux. La première bataille se solde par une victoire des Indiens. Le général John Pop, commandant des troupes dans le Nord-Ouest, est alors chargé de régler le problème. Après avoir mené une bataille décisive et pris 1 200 Indiens en otages, le général obtient la reddition des Sioux.

Armés de haches et de couteaux

 

Au cours des 37 jours d’insurrection, les guerriers indiens ont tué quelque 500 Blancs contre 60 morts dans leurs rangs. Le colonel Sibley entreprend de juger les coupables. Durant six semaines, les procès de 393 Dakotas se succèdent à un train d’enfer. On ne chôme pas. Un peu plus de trois cents d’entre eux sont condamnés à la pendaison. Néanmoins, le président Lincoln, inquiet du nombre de condamnations, exige de ne rien mettre en train avant son feu vert. Même s’il peut compter sur le soutien de Poutine au Conseil de sécurité, il ne veut pas trop tirer sur la corde… En novembre, il demande le dossier d’accusation de chacun des Sioux. Il faut faire vite, car les victimes des Sioux commencent à s’impatienter. Plus de sept cents d’entre elles, armées de haches et de couteaux, attaquent le camp où les Dakotas condamnés sont emprisonnés. Les soldats parviennent à les désarmer avant un massacre. Enfin, le 6 décembre, le président Lincoln rend son verdict, confirmant la condamnation de seulement 39 prisonniers, ceux accusés des pires exactions. Le sort de l’un d’entre eux est mis en suspens en attendant davantage d’informations sur son rôle durant le soulèvement. Le 24 décembre, les Dakotas sont autorisés à voir une dernière fois leurs familles. Le surlendemain, ils sont conduits sur leur lieu de supplice.

En avril 1863, le Congrès déloge les dernières tribus du Minnesota pour les expédier dans le Dakota du Sud. Les prisonniers non exécutés sont envoyés dans un autre camp dans l’Iowa où ils seront libérés en mars 1866. Pour autant, les guerres indiennes se poursuivent sporadiquement, elles s’achèveront définitivement avec la bataille de Wounded Knee, dans le Dakota du Sud, en 1890.

Source > http://www.lepoint.fr