Philippe Sauve nous raconte dans ce film et ce livre. Sa dernière aventure: 2000 kilomètres en solitaire et en canoë sur la rivière sacrée du Missouri (E.U). Ainsi que sa rencontre avec le peuple Sioux. Avec tout le talent et la passion qui le caractérisent. Passionnant.

 

 

 

SON LIVRE

Couverture

 

INTRODUCTION

Je sais qu’il n’est pas nécessaire d’aller au bout
du Monde pour s’aérer l’esprit. Il y a dans le
jardin des plantes de mon village niché au bord de
la mer Méditerranée, suffisamment de mystères
pour y vivre de folles aventures. Mais jusqu’à ce
jour, ces aventures de quartier ne m’ont jamais
suffit, car je leur préfère les grands voyages qui
sont des ruptures nettes, des chocs nécessaires
pour éveiller l’esprit de l’individu ordinaire que je
suis.
De plus, le jardin des plantes des Amérindiens
que je m’en vais explorer recèle des essences aux
pouvoirs mystérieux. Certains chamans affirment
que ces essences permettraient des visions
particulières, la perception d’univers parallèles. Je
nourris donc l’espoir de trouver sur les berges de
la rivière sacrée un remède magique qui pourrait
soigner mes maux. Et je me dis même que
m’attend peut-être, à l’intérieur d’une loge à
prières, un vieux sage porteur du secret de
l’immortalité. Comment ne pas rêver à de tels
miracles lorsque l’on s’engage à traverser les
territoires hautement symboliques de la Nation
sioux.
A bord d’un simple canoë, je pagaierai de longs
mois sur la rivière Missouri, sous les cieux
immen-sément bleus des territoires protégés par
les guerriers Miniconjous, Assiniboines,
Sihasapas… Ces tribus descendantes des Sioux
qui préservent au sein de leurs communautés les
secrets de la Pipe Sacrée, ainsi que les valeurs de
leur Nation plusieurs fois millénaires, issues du
savoir des lointains ancêtres qui vénéraient le ciel.
Un ciel que je ne manquerai pas de scruter pour y
surprendre le Grand Esprit Tunkashila.
A l’intérieur des Sweat Lodge, j’entrerai pour
purifier mon corps à la chaleur brûlante des
pierres incandescentes, mais aussi mon esprit
grâce aux chants d’un homme-medecine qui
possèdera le don de voyager dans mon âme
malade. Couvert de plumes, je pénétrerai le cercle
des pow wows pour célébrer le soleil avec les
Indiens Arikaras ou les Two Kettle qui occupent
les terres de Cheyenne River. Si lors d’une marche
à travers les plaines je suis victime de la morsure
d’un serpent à sonnettes, je sucerai ma plaie pour
en extraire le venin puis tuerai l’animal pour le
manger. Avec la peau durcie de sa sonnette, je
fabriquerai des boucles d’oreilles que j’offrirai à
une squaw s’en allant danser sur une terre battue
de pow wow. Je deviendrai alors un véritable
« Indien », si le Grand Tunkashila me le permet et
si une famille sioux choisit de m’adopter. En me
nourrissant de framboises, de raisins sauvages, de
groseilles et en buvant l’eau de la rivière,
j’absorberai les éléments de l’Esprit Universel, du
Wakan Tanka ; et si la magie opère, je me
transformerai en antilope pour dévaler les pentes
sablonneuses du Mako Sicha : le majestueux désert
des Badlands. Je serai ainsi maître de mon nagi,
de mon esprit intérieur réconcilié avec la faune et
la flore. Cet esprit à nouveau libre survolera mon
embarcation, indiquera à mon « navire » la
direction à suivre : l’horizon du Dakota.
Mais qui suis-je pour espérer un tel accueil ? Ne
suis-je pas le frère d’un Blanc venu il y a
plusieurs siècles détruire tout ce que je viens
d’évoquer la plume légère ? N’ai-je pas sur le dos
la responsabilité du génocide perpétré contre la
Civilisation amérindienne. Croire ainsi que je
peux pénétrer sans m’expliquer à l’intérieur d’une
loge sacrée, n’est-ce pas là pure prétention ? Cette
même prétention qui devait se lire sur le sourire
du colon. Ah ! Si je pouvais arracher de mon
visage cette peau blanche, me scalper le crâne
pour le recouvrir de la coiffe indienne et ainsi
effacer ce lien qui m’unit directement à l’homme
blanc envahisseur ! Si… Si j’accomplissais
vraiment ces actes, je ne ressemblerais plus à un
homme, mais à un monstre. J’aurais le visage à vif
et du sang dégoulinant de mon crâne, les yeux
exorbités par la douleur de ma chevelure scalpée.
Je ne dois donc pas espérer qu’un Amérindien
guérisse mes maux de citadin, ni envisager de
dénicher un quelconque remède sur les berges de
la rivière Missouri que l’on nomme aussi le
« Grand Boueux ». Ce nom me semble soudain
mieux adapté à ma condition d’homme blanc.
Ainsi, je n’en voudrais pas aux Amérindiens s’ils
me traînent dans la boue pour se venger des
crimes commis par mes pères.

 

 

Biographie de l’auteur


Philippe Sauve, 35 ans, vit dans le Var. Ecrivain-voyageur, il entreprend à 18 ans un tour du monde en solitaire, à pied et en canoë, parcourant 25 000 kilomètres. Depuis, il ne cesse d’écrire et de voyager. Membre de la Société des Explorateurs français, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le scalp de l’homme blanc (Éditions Ici ou Ailleurs, 1999), Siberia (Presses de la Renaissance, 2006) et Un Indien au Pays basque (Yago, 2008).